« LE SACRIFICE INTERDIT »
MARIE BALMARY
SE DIFFERENCIER POUR DEVENIR SOI En quête de lʼAltérité
Fiche de Lecture de Véronique Boillot Promo 7 avril 2015
Marie Balmary (MB) est psychanalyste. Son œuvre est construite sur une relecture des récits fondateurs de la parole, la Bible et les Évangiles, tous deux reliés à lʼexpérience de la vie,
celle de lʼinconscient pour la psychanalyse, celle de la révélation pour la tradition biblique. La Bible est lue dans sa langue originelle (MB a appris pour cela lʼhébreu pendant 10 ans). « Le
Sacrifice interdit » (1986) est le 1er dʼune longue série consacrée à ce sujet (Cf Bibliographie in fine).
Ce livre est très dense, avec de nombreux apartés et retours en arrière, comme dans une enquête. Jʼai choisi les
passages consacrés à lʼAltérité, « le caractère de ce qui est autre », à la relation à lʼAutre, en lien avec la position du praticien LE.
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Le fondateur de la psychanalyse a rompu avec la foi et le judaïsme pour développer une théorie scientifique, qui exclut toute référence à la religion. Il a tenté de percer le mystère des
origines de la vie spirituelle de lʼhomme avec le complexe dʼŒdipe (lʼenfant séducteur, prêt à tuer son père pour posséder une mère convoitée).
Or, nous dit MB, Freud a « omis » de parler dʼun crime originel : un acte de séduction et de rapt homosexuels commis par Laïos, le père dʼOedipe, à lʼégard du fils de son hôte, entraînant
le suicide du jeune homme. Ce crime fut puni dʼune malédiction, lui interdisant dʼavoir un fils, sinon celui-ci le tuerait. Lʼorigine des malheurs dʼŒdipe ne serait pas dans les désirs
parricides et incestueux du fils, mais dans le crime du père. Pourquoi Feud nʼen avait-il pas tenu compte ? MB ne pouvait « plus voir en Œdipe, ni voir en lʼhumain, le seul responsable de son
destin ou de sa névrose ». Elle décide de relire la Bible avec un regard neuf.
Freud contre le totalitaire
Église, famille, parti : Freud parle de « foules conventionnelles », dʼhommes rassemblés par lʼaliénation, réunis par fusion. Mais, sʼinterroge MB, quand le Christ demande-t-il aux humains de
renoncer à leurs différences, leur identité, leur conscience ? Dans la tour de Babel, cʼest tout le contraire : on y parle du lien qui unit les hommes en société et de la langue. Chacun
unique, jamais deux fois le même.
Ainsi, dans le texte biblique, « YHWH descend pour voir la ville et la tour » et sʼaperçoit que les hommes sont en danger car la parole est devenue « une masse amorphe de particules privées de
signification », quʼils ont perdu la négation car elle risque de disperser, dʼopposer. Pour MB, ce texte dénonce le mensonge dʼune harmonie sans différences. Celui qui la rompt est celui qui
sauve de la mort.
Jésus, porteur du couteau
Le divin apparaît en « ennemi du oui sans non », en « ennemi dʼune harmonie qui ne serait quʼunisson » Dans lʼEvangile de Luc ainsi que dans lʼEvangile de Matthieu :
« Ne pensez pas que je vienne jeter la paix sur terre. Je ne viens pas jeter la paix, mais lʼépée. Oui, je viens dresser lʼhomme contre son père, la fille contre sa mère, la bru contre sa
belle-mère, ennemis de lʼhomme, les gens de sa maison ».
Plutôt que de « dresser contre », il sʼagit de « faire deux », de séparer une personne dʼune autre. « Je tʼaime parce que tu es (à) moi » ne diffère de « je tʼaime parce que tu es toi » que
par lʼépaisseur dʼune lame de couteau. Celui qui aime selon le 3, qui admet le tiers séparant, le passage du couteau, seul celui-là se situe en véritable être parlant, ne revendiquant pas
lʼêtre de lʼautre comme le sien, il ne parle plus quʼen son nom propre.
A relier en LE aux Etapes 1 & 2 (Endosser sa douleur + Mesurer lʼusage de son JE) et aux Niveaux dʼattachement.
Le sacrifice dʼAbraham
« Prends ton fils, ton unique, celui que tu aimes, Isaac, va pour toi en terre de Moryah, là, monte-le en montée sur lʼun des monts que je te dirai ».
Une des lectures conduit à penser que Dieu veut que lʼhomme soit obéissant jusquʼà la mort. Mais MB en propose une autre : Les traductions disent « immole-le » ≠ « monte-le ». Dieu ne demande
pas à Abraham de tuer son fils mais de le faire monter. Le mot « montée » peut sʼentendre comme « faire monter en immolant », au sens « élever vers lʼAutre », ne pas « retenir » (pour soi) de
Lui.
Et le messager divin arrête Abraham : « Ne lance pas ta main vers lʼadolescent, ne lui fais rien ! Oui, maintenant, je sais que toi tu frémis dʼElohim (Justice) ! Pour moi tu nʼas pas épargné
ton fils, ton unique. » Or, le verbe quʼon a traduit par « épargner » veut dire littéralement « retenir ». Craindre Elohim : respecter le Créateur qui sépare ses créatures et qui garde entre
elles leur écart. La substitution finale d'un bélier est le symbole de fin des sacrifices humains et des idoles. Abraham est passé dʼune soumission à un dieu de mort à une loi divine qui
protège la vie humaine.
Isaac, le fils libre
Abraham a donné son fils. Mais le divin ne le prend pas. Il ne le fait pas sien ; Isaac nʼest plus possédé. Isaac, fils dé-possédé, a disparu du champ sacificiel de la possession
paternelle. Il est un fils différencié.
Ainsi de nous et de nos enfants : nous les « élevons » en ne les retenant pas de leur place « dans le nom divin », où se dressera leur être parlant en 1e personne.
Freud, le fils lié
YHWH dit à Abraham : « Va pour toi, de ta terre, de ton enfantement de la maison de ton père, vers la terre que je te ferai voir ». « Va pour toi ou Va vers toi ». YHWH est celui qui appelle
lʼhomme vers lʼhomme. Nietzsche dira « Deviens qui tu es » et Freud « Où ça était, je dois advenir ».
Abram a obéi à la parole de Dieu, mais désobéi à la demeure de ceux qui lʼont abrité. Lʼhomme, pour accéder à la Parole tue symboliquement père et mère et sʼen va libre de
servitude.
Mais cʼest impensable pour Freud. Le meurtre symbolique ne concerne chez lui que le père. « Qui remplacera, en cas de malheur, le fils à la mère ? ». Cʼest pour Freud la seule vraie question,
il ne se la posera ni pour son épouse, ni pour ses enfants. A la mort de sa mère, il éprouve « un sentiment de délivrance dont (il croit) comprendre la raison. Cʼest que je nʼavais pas le
droit de mourir tant quʼelle était encore en vie, et maintenant jʼai ce droit».
Abram a 75 ans au moment où cet appel lui est adressé, où lʼavenir humain sʼouvre à lui. Cʼest aussi celui de Freud à la mort de sa mère. Comment Freud, libre penseur, reste-t-il dans
lʼobligation de vivre tant que sa mère est vivante ?
Quelle parole lui a fait défaut, qui lʼeût autorisé à quitter cette mère qui possède encore sa vie, qui ne lʼa pas vraiment mis hors dʼelle ?
Sacrifice de soi, Non-violence et Altérité
Pour les chrétiens, le sacrifice d'Isaac préfigure celui du Christ. MB propose une lecture « non sacrificielle » : ce nʼest pas Jésus qui se sacrifie pour obéir à son Père, mais Jésus qui,
en homme de paix, refuse, fût-ce au prix de sa vie, de sacrifier lʼautre.
MB : la non-violence est-elle le sacrifice de soi ?
MB retourne au texte évangélique (Matthieu) : « Quelquʼun te gifle sur la joue droite, tends-lui aussi lʼautre ». Pour MB, ce nʼest pas la seconde joue, cʼest une autre. Si je frappe sur la
joue celui qui me frappe sur la joue, nous ne sortons pas de la symétrie. Si je tourne vers lui, non pas la seconde joue, mais lʼ « autre » joue, je nʼentre dans aucun mimétisme avec
lui. .
Si lʼanalyste accepte de se laisser conduire sur le terrain de lʼanalysé, lieu où il est attendu comme semblable, lʼanalyste peut présenter à lʼanalysé lʼécart de lʼaltérité. Idem en LE,
avec lʼEcoute Résonnante, qui permet à lʼEcoutant dʼêtre en relation et aussi dʼêtre en sécurité.
MB met en garde contre la tentation de la perfection (idem en LE). « Le thérapeute nʼa pas à être quelque chose, mais seulement (et cʼest beaucoup) savoir se placer comme autre. Accepter que
lʼautre ne soit pas lui, à lui, comme lui ; et aussi que lʼautre ne soit pas lui-même prêt à reconnaître quelquʼun dans lʼaltérité ».
Lʼaccès à « Je suis »
(Naître dʼen haut)
La saga dʼAbraham nous parle du travail quʼaccomplit lʼâme humaine avec lʼaide du divin pour parvenir à dire « Je » et « Tu » en vérité, sans dévoration ni possession. = LE : Etapes 1 et 2
à nouveau, E et M, les plus importantes dans le chemin.
Mais je viens sur son terrain et là, je lui présente lʼaltérité
« Cette voie, explique MB, me concerne en tant quʼanalyste. Nous sommes en effet des accoucheurs dʼâme et nous travaillons à ce que des êtres puissent se libérer de ce qui, après leur avoir
fait matrice et maison, leur fait à présent prison et destin ». En lien avec Etape 5 de la LE : Identifier mes RDD et mes attachements
Pour « naître dʼen haut », accéder à la parole, impossible de ne pas détruire/sacrifier. Le commencement dʼun être humain, cʼest sa conception par son père et sa mère. Mais une fois quʼil
parle en tant que « Je », il rejoint son origine. = Après être né dʼen bas, par le sexe et par la chair, il sʼagit de naître dʼen haut, de lʼintérieur, du commencement.
Devenir humain en se différenciant
Abraham est celui qui ne dira plus possessivement : ma terre, mon père, ma mère, ma femme (ma sœur), mon sexe, mon fils. Pas même mon dieu : 7e libération.
Sa parole était malade. Lui et le divin effectuent la guérison de la parole par la parole.
Quel mal est donc à lʼorigine de cette maladie du Verbe ? MB va se pencher sur le texte de la faute originelle.
« En Eden » : Texte fondateur sur le début de lʼhumanité.
YHWH Elohim prend lʼhomme et le dépose dans le jardin dʼEden et lui dit :
« De tout arbre du jardin, tu mangeras, tu mangeras. De lʼarbre à connaître le bien et le mal, tu nʼen mangeras pas, car du jour où tu en mangerais, de mort tu mourrais ». Puis il bâtit Eve
pour que lʼhomme ne soit pas seul. Tous deux sont nus, lʼhomme et la femme. Ils nʼont pas honte.
Le serpent dit à la femme « Non ! Vous ne mourrez pas. Car Elohim le sait : du jour où vous en mangeriez, vos yeux se dessilleraient et vous seriez comme Elohim, connaissant le bien et le mal
». La femme prend le fruit, le mange, en donne aussi à son homme. Leurs yeux se dessillent. Ils savent quʼils sont nus. Ils cousent des feuilles de figuier et se font des ceintures.
Adam entend la voix de YHWH Elohim : « Où es-tu ? » « Ta voix, je lʼai entendue dans le jardin et jʼai eu peur parce que je suis nu. Je me suis caché ». (la 1e fois où lʼhomme dit « je »,
cʼest pour dire « jʼai peur »). « Qui tʼa informé de ce que tu es nu ? De lʼarbre dont je tʼavais ordonné de ne pas manger, as-tu mangé ? »
Première lecture possible : Dieu nʼavait pas donné à lʼhomme la connaissance du bien et du mal qui lui était réservée. Mais, si tel est Dieu quʼil donne la vie à lʼhomme sans la
connaissance, quʼil lʼenferme dans une obéissance infantilisante lui interdisant de vouloir lʼégaler, ce Dieu est pervers. Dieu ne veut pas que lʼhomme le quitte, quʼil grandisse, quʼil
devienne autonome.
Mais, propose MB, lʼarbre où se trouve le fruit est celui sur lequel est posé lʼinterdit divin, parole gardienne de ces différences. En manger, cʼest détruire la parole du dieu créateur et
donc détruire la différence humain-divin et, derrière elle, la différence des générations. Lʼhumain perd alors lʼécart nécessaire à sa propre identité. = La Bible fait récit de la
destruction dʼune place, celle du divin tiers témoin, garant de lʼaltérité. Lʼarbre de lʼautre, de la différence, a été mangé.
Cette lecture permet un changement de perspective qui fait apparaître l'Éden non plus comme le lieu d'une faute première, mais comme un lieu d'épreuve, un lieu qui raconte l'humanité
arrivant devant elle-même : homme et femme, différents, et ayant à faire quelque chose de la différence des sexes.
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Au terme de cette enquête, Marie Balmary tire 4 enseignements :
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Jʼai adoré le travail de MB qui pose des questions, remet en cause, ré-interroge les évidences, enquête, sʼintéresse à des détails, émet des hypothèses, ainsi que sa manière de
décortiquer, de malaxer les mots. Certains passages, que je nʼai pas relatés ici, sont passionnants, comme le changement de nom de Saraï, femme infertile dʼAbraham, parce que « princesse de
moi-son père » en Sarah, « princesse pour elle-même », ou dʼAbram en Abraham, avec lʼajout du « hé » féminin, la marque du manque féminin chez lʼhomme, à lʼimage de la circoncision.
* Bibliographie Marie Balmary
L'Homme aux statues. Freud et la faute cachée du père (1979) Le Sacrifice interdit. Freud et la Bible (1986) La Divine origine. Dieu n'a pas créé l'homme (1993) Abel ou la traversée de
l'Eden (1999)
Je serai qui je serai (2001) Le Moine et la psychanalyste (2005) Fragilité, condition de la parole. La fragilité, faiblesse ou richesse ? (2009) Freud jusqu'à Dieu (2010)